dimanche 28 décembre 2008

Chapitre 14

Un contre-temps professionnel (tu parles !, se dit Loula) ne permit pas à Olivier d’honorer son rendez-vous et ce fut Pierre qui vint la chercher le samedi soir.
Pierre n’avait que 28 ans et un avenir assuré dans l’étude de son père,
qui lui-même la tenait de son père, qui lui-même… etc.
C’était un garçon qui semblait timide et solitaire, mais qui , séduit par son
originalité et sa fantaisie, avai accepté de se prêter au jeu de la demoiselle.
Il n’était pas d’ailleurs d’aspect aussi terne que celle-ci se l’était imaginé et si effectivement il portait un pull, c’était un col roulé très seyant sous une veste croisée de fort bonne coupe. Ils s’attablèrent dans un restaurant très cosy, et la conversation fut si agréable qu’ils eurent vite l’impression se connaître de longue date.
Pierre aussi semblait moins timide et apprécier vraiment l’instant. Il lui parla longuement de son père, de l’admiration qu’il avait pour lui et de son désir de lui succéder un jour, « le plus tard possible » avec les mêmes compétences et la même excellence. Il aimait apprendre et travaillait volontiers avec lui. Il avait déjà pu traiter avec lui plusieurs dossiers de vente délicats et en avait éprouvé beaucoup de satisfaction professionnelle. Il était d’ailleurs en communication avec le cabinet d’avocats d’un consortium immobilier, et voulait se spécialiser dans ce genre de dossier. Il avait trouvé comme interlocuteur une équipe de son âge, avec laquelle il aurait bien aimé sympathiser en dehors du domaine professionnel, mais sa timidité l’en empêchait. Non, il ne sortait que rarement, sinon à l’opéra qu’il adorait.
Danser ? pas du tout. Très sage, oui, pas de petite amie. Il avait une passion
pour la peinture et son plaisir était les expositions, les livres et les musées du quattrocento. Il lui avoua qu’il se sentait en confiance et que c’était rare qu’il se laisse aller ainsi à parler de lui.
Loula sentait bien naître entre eux quelque chose de de fort, mais qui n’avait rien de sexuel. Intriguée, elle lui donna rendez-vous le surlendemain soir, en lui demandant de venir la chercher à son cabinet.
Elle le lui fit visiter et lui explique sa thérapie « corps et âme ». Pierre fut enthousiasmé et s’amusa à farfouiller dans sa collection de tissus. Il lui expliqua que sa grand-mère avait plaisir à concevoir des toilettes qu’elle faisait exécuter à domicile, et qu’il avait aimé jouer avec les bobines et les bouts de tissus que la couturière lui laissait. Il avait oublié comme il avait eu plaisir à palper les tissus. « Lorsque ma grand-mère est morte, plus de couturière à la maison ; Ma mère s’habillait dans les meilleurs boutiques de la ville, mais je ne l’accompagnais jamais, elle estimait à juste titre que ce n’était pas ma place. Le souvenir m’en est revenu devant ces coupons et cet atelier de couture ».
Loula lui déploya alors les tissus en lui donnant les raisons qui orientaient son choix quand aux matières à façonner pour aider telle ou telle patiente. Ainsi s’imposait
le velours pour les écorchées vives, le satin pour celles en manque d’estime de soi, les lainages angora pour les phobiques sociales,et la soie pour les psychorigides.
Ceci était assez schématique, car il fallait aussi tenir compte des couleurs, du style vestimentaire et des accessoires. Pierre l’écoutait avec attention, et lui demanda alors ce qu’elle conseillait à ses patients masculins, pour qui les codes vestimentaires étaient plus stricts. Et Loula réalisa alors qu’elle n’avait jamais proposé à un homme ce type de thérapie ! Elle demanda à Pierre d’être son cobaye, à titre gratuit et amical. Et, second éclair, elle réalisa que c’est exactement cela qu’elle éprouvait pour Pierre :un fort sentiment d’amitié, même fraternel. Mais pourquoi ?
Je me permettrais de remarquer, comme vous avez dû le faire vous-mêmes, que les psychologues sont parfois comme les cordonniers et ne voient pas les évidences qui les concernent ! Un frère, le meilleur copain, l’alter ego de l’enfance avec qui on découvre la vie, l’allié de l’adolescence pour chercher ensemble les réponses aux grandes questions existentielles, celui qui aide à transgresser les interdits mais protège aussi des dangers, celui avec qui on partage les crises de fous rires et les crises de larmes, celui avec qui on se dispute pour mieux se réconcilier !
Voilà peut-être ce qui avait manqué à Loula et qu’elle cherchait chez un homme.
Il fallait vite, parce qu’on était dans l’urgence d’un mariage annoncé, qu’elle discerne l’amitié de l’amour, sinon elle risquait de graves déconvenues !

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