lundi 20 octobre 2008

chapitre 4

Lorsqu’elle rentra chez elle ce fameux petit matin (chez elle, c'est-à-dire chez ses parents-grand-mère-tantes) et qu’elle prit son café noir (papa) avec deux tartines (mamans) beurrées (mémé) confiturées (tata) et son verre de jus d’orange frais (tatie) elle lut dans le fond de sa tasse le vide intersidéral de sa vie et déclara :
« Je vais me marier»
Il y eu un deux centième de seconde de silence avant que les exclamations les plus diverses ne jaillissent des bouches féminines, le paternel se contentant de bourrer soigneusement sa pipe sans piper mot, « Ma chérie ! » « Enfin ! » « Je vais m’acheter un chapeau » « La cousine Yvette a l’adresse d’un excellent traiteur » « il y aura une cérémonie religieuse bien entendu » « Je pourrai mourir heureuse quand j’aurai vu mon premier arrière petit enfant » « Heureusement que la virginité n’est plus obligatoire » « Pas question d’inviter les Dunois » « Robe longue et voile » on prendra les photos au parc du… »
« ET AVEC QUI ? , interrompit alors le seul mâle de la famille qui avait eu le temps de tirer une bouffée bienfaisante de sa bouffarde.
Dix paires d’yeux éberlués (y compris Loula) le regardèrent , puis huit paires d’yeux éberlués regardèrent une paire d’yeux (Loula) tout aussi éberlués.
« Je n’en ai encore aucune idée »
Il ne s’agit plus alors d’une simple dépêche de l’agence France Presse mais bien d’une véritable déclaration de conflit mondial. Car rien, non rien ne pouvait surpasser l’importance que revêtait la déclaration de Loula. Babioles, fariboles, colifichets,toilettes et petits-fours attendraient leur tour qui viendra , cela ne faisait aucun doute.
Mais l’affaire était autrement importante : il fallait trouver à cette brebis enfin rentrée dans le droit chemin LE mari qui satisferait TOUS les membres de la famille dans leurs légitimes attentes – bien qu’il ne soit pas sur à cette heure que chaque membre ait les mêmes attentes en vue et même que les attentes de l’un (papa) ne soit pas en totale contradiction avec les attentes des autres (maman-mémé -tata-tatie). Car, tout bien considéré, quel avantage pourrait trouver le seul mâle actuel à voir entrer un concurrent direct sur ses plates-bandes s’il n’avait pas l’assurance totale que celui-ci saurait jouer aux échecs, ne serait pas allergique au tabac et saurait apporter soutien tacite et total à son détachement apparent ?
Pour résumer, l’image du gendre idéal n’était pas de même nature dans l’esprit de chacun.
Et Loula ? Elle décida de méditer encore un peu au fond de son lit sur l’annonce extraordinaire qu’elle venait de faire à sa famille et à elle- même.
Il était enfin temps que Loula mette un peu d’ordre dans sa vie, et le fait qu’elle le réalise d’elle-même, prouve ô combien le caractère urgentissime de la situation.
Voilà une jeune fille brillante, qui a réussi avec mention très bien un baccalauréat scientifique (option dessin) à 16 ans, qui a passé en parallèle une maîtrise de psychologie (option socio) et un diplôme de styliste (option mode), qui sait transformer en deux coups de ciseaux et trois surpiqûres la moindre nippe en création tendance, qui a ouvert un cabinet de consultation psy où elle soigne ses patients par le relooking, ce qui donne à sa salle d’attente un petit côté atelier de cousette, que la nature a dotée, par atavisme familial, d’un visage aussi harmonieux que la silhouette, et qui navigue en aveugle entre les écueils de la vie ?
(J’ai dû dans ma lointaine jeunesse pour une maison d’édition de romans fleur bleue, produire des écrits au mètre, oui, exactement comme les pizzas jusqu’à l’indigestion qui me donne parfois encore des remontées d’encre métaphorique)
Vous pensez, chers lecteurs, qu’effectivement un grain de sable s’est glissé dans les rouages de cette histoire et seulement deux explications peuvent se présenter :
soit j’embellis à souhait la courte mais déjà dense biographie de Loula, soit elle est l’unique patiente et non la thérapeute du cabinet de psychologie -consultations sur RDV tous les jours sauf le mardi après-midi et le jeudi matin,(unique parce que son cas doit suffire à nourrir la famille proche et colatérale dudit thérapeute, et qu’il faut également ménager son stress professionnel ).
Votre défiance au regard de la véracité de mes propos me blesse quelque peu mais je puis comprendre que votre étonnement hagard engendre quelques soupçons d’affabulation ; néanmoins, je dois réfuter cette hypothèse et vous certifier l’authenticité de mes dires.
Et je dois de surcroît éliminer le cas de figure où Loula présenterait un désordre mental tel que la psychologie ne serait pas son gagne-pain mais son garde-fou. Loula était la plus intelligente et sensée personne au monde, simplement ce monde-là ne coïncidait pas entièrement et tout le temps avec le monde lambda que nous parcourons au quotidien. Mais peu de gens le savent ; d’ailleurs vous-mêmes n’en êtes informés que par mon entremise !
Sinon, personne n’est au courant de cette histoire de fausses lunettes, même pas sa mère (dont il faut que je trouve le temps de vous parler).

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