vendredi 17 octobre 2008

Chapitre 3

Et sans ses lunettes, elle se voyait très bien, trop bien.
« Mais c’est le contraire » vous exclamez-vous dans votre fauteuil- ou dans votre lit- ou affalé sur le canapé- ou dans votre hamac- ou sur la lunette… ah non, pitié, un peu de considération pour la profession d’auteur qui a défaut d’être convenablement rémunérée mérite que ses œuvres ne soient pas lues dans n’importe quel petit coin tout de même ! « Elle se voit moins bien sans ses lunettes, forcément ! »
Je reconnais que pour la majorité écrasante des myopes, soit 99,9%, leur vue est beaucoup moins nette sans qu’avec verres correcteurs, et que leur premier geste au réveil et de redonner au monde des contours moins flous en les posant sur leur nez ou sur leurs rétines s’ils sont adeptes des lentilles.
Personnellement, j’ai reculé au plus tard possible l’usage des binocles et j’ai investi longtemps dans des loupes qui me permettaient de bouquiner dans mon lit sans avoir les bras tendus. Mais une de mes amies (je ne peux pas dire « petite » je ne les choisis jamais au dessous d’1m75) m’ayant un jour surpris chaussé de mes bésicles de substitution et trouvant cela « trop sexy », je joue maintenant assez bien de cet accessoire, après avoir longuement travaillé devant le miroir de la salle de bain le regard en dessus, la gestuelle du "je mets-j’enlève" et toute les possibilités sensuelles qui s’offre au malin binoclard.
Mais le sujet de mon propos, à savoir Loula et ses affres existentiels, ne concerne pas la population lambda de notre bonne vieille planète, géographiquement parlant la partie occidentale, en particulier les habitants du pays hexagonal et encore plus précisément les massiliens. Loula étant membre du 1% qui ne fait rien comme les autres, ses lunettes ne lui étaient d’aucune utilité pour percevoir clairement le monde environnant, bien au contraire. Puisque Loula portait des lunettes de myope depuis qu’elle avait découvert leur formidable brouillard protecteur.
Cela devait remonter à ses dix-onze ans, l’entrée au collège, je crois. Elle avait essayé par jeu la paire d’une copine et découvert que le monde en flou artistique semblait beaucoup plus doux. Aussi, elle n’avait eu de cesse de s’en faire prescrire en rusant avec malice l’oculiste qui n’y vit que du feu. Elle «oubliait » donc de porter ses lunettes pour leur usage prévu d’aide à la lecture et les chaussait allègrement pour errer dans la vie dans un monde parallèle, aux contours imprécis et duveteux.
Il y avait une chanson de Joe dassin qui racontait les affres sentimentaux d’une boulangère qu’un fidèle client ne remarquait pas, jusqu’à ce qu’elle décèle son problème et lui offre une paire de lunettes.
Si vous commencez à douter de la tactique de Loula en matière d’approche amoureuse, c’est bien, vous commencez à cerner le personnage ; et je ne peux donc que me féliciter de l’excellence du portrait que j’en ai dressé.
Car, en fait, comment peut-on choisir un partenaire si l’on n’en devine que les contours ? La chose est entendue, je pense pour tous, il est très difficile de ne pas se tromper en matière de choix amoureux ; A moins d’avoir choisi une stratégie telle que je vous l’ai expliquée précédemment, la plupart des gens tente de trouver au premier coup d’œil celui (ou celle) qui réunira les qualités intrinsèques de tout prince charmant (princesse) qui se respecte, à savoir, beauté, intelligence, disponibilité totale, confiance absolue, hygiène irréprochable et compte bancaire bien garni.
On choisit donc le plat pour son appétence, on goûte ensuite pour voir si les promesses alléchantes du menu sont tenues ; on sait d’ailleurs que ce système d’exigence maximale donne un pourcentage de divorces record et un pourcentage non moins grand de conjoints battus. Mais, au moins, on peut dire que chacun est responsable de son choix .
Or, dans le cas de Loula, vous avez compris que le terme « choix » n’est pas le plus adéquat. Elle choisissait ses partenaires selon la fragrance de leur eau de toilette, la couleur de leur chemise, leur stature, jamais sur leurs traits. Dans l’intimité des lumières tamisées de la chambre, cela n’avait guère d’importance, et puis les traits du visage n’étaient pas à vrai dire l’intérêt principal du monsieur dans ces moments là. Mais le matin, quand elle découvrait a giorno la bobine de son partenaire nocturne, il lui arrivait de penser parfois que choisir dans son habituel flou artistique pouvait mener à bien des déceptions.
C’est ainsi qu’elle découvrit un matin un rocker sur le retour qui devait être employé comme catalogue chez un tatoueur, un marin qui avait du souffrir du scorbut lors de sa dernière traversée de l’atlantique, un boxeur dont les arcades proéminentes venaient en ligne directe de son héritage génétique néandertalien,la palme d’or revenant à un certain Dominique qui lui demanda de pratiquer son injection hormonale…

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