Donc, pour en revenir à notre histoire, Loula venait d’avoir 24 ans.
En fait c’était le jour même de son anniversaire.
Ce jour là, traditionnellement, elle s’imposait une épreuve terrible :
elle allait chez le coiffeur.
Je voudrais justifier l’emploi du « traditionnellement ».
Ce n’était pas une coutume locale de son quartier, qui comptait curieusement un nombre faramineux de salons au mètre linéaire, ce qui permettait d’ailleurs à Loula de glisser son hébétude annuelle de l’un à l’autre sans se faire remarquer. Il lui était facile après de passer devant les vitrines, camouflée derrière ses lunettes de myope sans reconnaître personne, si tant est que quelqu’un la reconnaisse.
Ce n’était pas non plus un usage familial : les femmes de sa famille étaient fort coquettes et n’avaient besoin de prétexte pour aller brunir, densifier, blondir, roulotter, raidir, frisotter, effiler, raccourcir, désépaissir ou mécher, leur magnifique chevelure héréditaire. Fidèles aux mêmes salons, elles étaient reconnues comme clientes et en tant que telles bénéficiaient d’un coup de peigne offert entre deux rendez-vous et d’un calendrier parfumé au nouvel an.
C’était une tradition personnelle que Loula avait inaugurée pour ses 18 ans et que son entêtement à vouloir changer les choses impossibles, d’aucuns diront son masochisme, lui faisait perpétuer chaque année.
Bien sur, je l’attendais, vous voulez savoir ce qui s’est passé le jour de sa majorité. Je vais vous la faire courte, si je puis dire : Loula est entrée dans le premier salon de coiffure qui ne connaissait personne du clan et elle est ressorti avec cinq centimètres maximum sur le crâne, ses longues boucles épaisses tapissant le sol au grand dam de l’apprentie qui était chargée du balayage.
Quand elle est arrivée chez elle, sa grand-tante s’est mise à pleurer, sa grand-mère a poussé un cri d’agonie, sa tante a hurlé des invectives à tous les saints du calendrier, sa mère lui a mis une claque (Rappelez moi de vous parler de sa mère) son père a levé les yeux du journal vers le ciel et a rallumé sa pipe. Levait-il les yeux au ciel par rapport à la nouvelle coiffure de sa fille ou aux réactions de la famille ? Peu importe puisqu’il avait renoncé depuis longtemps à s’immiscer dans les affaires de ces femelles qu’il considérait toutes, fille comprise, comme complètement toquées. Les cheveux n’avaient évidemment pu repousser comme à l’origine, si bien que Loula n’était jamais bien coiffée et renonçait une fois l’an à sa tentative de rattrapage des choses perdues
en s’infligeant, par expiation, la séance de torture le jour anniversaire de son forfait.
Je comprends votre étonnement : n’y vais-je pas un peu fort en parlant de « torture » d’« épreuve terrible» ?
Loin de moi l’idée d’agresser l’honorable profession des techniciens capillaires et pour ma part, j’apprécie grandement le léger massage crânien de la shampouineuse, les effluves d’amande du produit lavant, la serviette tiède, les mains expertes qui façonnent mèche après mèche un visage rajeuni, le cliquetis rythmé des ciseaux ou le doux vombrissement de la tondeuse, et le coup de plumeau final, et le sourire satisfait au miroir et…voilà, le problème crucial de Loula, c’était le miroir. Le supplice ce n’était ni le shampoing, ni la serviette, ni le peigne, ni les ciseaux, c’était de se regarder pendant une heure dans le miroir.
dimanche 12 octobre 2008
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire